Only God Forgives

Avant toute opinion, il fallait prendre le temps d’y réfléchir à tête reposée. Deux jours plus tard, me voici, l’esprit plus clair sur l’ovni de la croisette.

Des couleurs et des sons. Des rouges, des jaunes, des bleus, des verts, des gris, des violets et des ultraviolets. De l’ombre et de la lumière. La nuit d’une ville insomniaque, phosphorescente et fluorescente. Des rayons ensoleillés, des lanternes esseulées et des néons essoufflés. Mais aussi des orgues et des synthés. Entre angoisses suantes et bourdonnements assourdissants.

Only God Forgives est un diamant brut de photographie. Taillé dans la roche, plus précisément dans l’asphalte humide des rues moribondes de Bangkok. Avec méticulosité, l’image est façonnée sous la loupe d’un orfèvre suisse. Ou plutôt danois. Nicolas Winding Refn, co-maitre d’oeuvre avec Larry Smith, son directeur de photographie. Un film ne pouvant laisser personne indifférent. C’est un régal pour nos yeux, si facilement lassés dans un monde où l’étonnement visuel se fait de plus en plus rare. La soif de la rétine n’en est que satisfaite. Et celui qui ose dire le contraire s’est trompé de salle à l’entrée.

Un festin qu’on savoure bien volontiers. L’image est claire mais le reste est flou… Dans un effort psychédélique à la Gaspard Noé ou Stanley Kubrick, le montage souffre. Insérer des plans saccadés pour faire un imbroglio irrationnel est un choix bien risqué s’il n’est pas maitrisé. Même un désordre doit être ordonné. Le public doit avoir conscience de l’inconscience de l’histoire. Il n’est est pourtant rien. Le film vacille entre absurdité et intellectualisme pompeux. À force d’entrecroisements et de subliminations on se retrouve, spectateur, à nouer des chaussures avec bien trop de lacets en mains. C’est comme aller voir une exposition photo en commençant par la fin. Le monteur devait être bourré ou sous M.D.M.A. Peut-être même toute l’équipe.

L’explication derrière le parti-pris scénaristique tiendrait de ses aspects psychanalytiques et oniriques. Notre réal’ le justifie de la manière suivante :

 « J’ai décidé d’éliminer toute logique du scénario. Il ne s’agit pas de comprendre, il s’agit de croire. Il ne s’agit pas de logique, mais d’émotions »

Cela se tient mais ce ne sont tout de même pas des tsunamis émotionnels qui vous attendent. Les bas-fonds de la Thaïlande sont parfaitement filmés mais sans relief. En gros, c’est joli mais c’est un peu chiant. Un peu.

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On a retrouvé l’intégralité du script du film.

Si le squelette du montage est hideux, les plans eux sont sublimes. Entre plans fixes, travelling latéraux et zooms, la caméra se balade subtilement et lentement au milieu de la pénombre thaïlandaise. Le résultat est parfois léthargique et instaure malheureusement une certaine inertie. Le rythme posé nourrit quelquefois la mise en scène, mais globalement il l’appauvrit.

Ce qui nous amène au pus grand défaut et la plus grande qualité du film. Les acteurs. Ryan Gosling avec son unique expression de visage pourrait faire une entrée au Musée Grévin. Toujours aussi joyeux, toujours aussi livide. Une interprétation plate rattrapée par le terrifiant Vithaya Pansringarm. Plus froid qu’un carrelage de salle de bains, à faire frissonner de peur, il dégage une ombre lourde à l’écran. Une troublante image dont vous ne serez pas prêts de vous débarrasser. Le seul Dieu dont parle le titre du film, c’est lui, le rédempteur au sabre aiguisé. Si seul Dieu pardonne, le monde est soumis à la barbarie la plus sauvage. Si seul Dieu est juste, il se doit de nettoyer le crime comme le déluge nettoya la Terre. Nul homme n’est Dieu et nul homme ne peut prétendre vaincre Dieu. Si seul Dieu est miséricordieux, il doit pardonner, mais le pardon n’est pas toujours sans douleur.

Kristin Scott Thomas, en parfaite salope, joue extrêmement bien son rôle de Jocaste au caractère bien trempé. Desservie par un flot de textes plus ou moins bruts, elle est la seule, parmi les fauves de Bangkok, à rompre l’étrange et quasi-religieux vœu de silence.

Le mutisme ambiant accentue l’omniprésence d’une violence extrême. Elle en devient burlesque et des rires nerveux pourront éventuellement s’échapper. Nicolas Winding Refn et Ryan Gosling ont déclaré récemment :

On se demandait ce qu’on dirait à Dieu si on le rencontrait. La meilleure chose qu’on a trouvée, c’était : « Tu veux te battre ? ».

De manière générale, c’est pas pour les pédales et les fleurs bleues. En témoigne la petite chanceuse assise juste derrière moi dans le cinéma qui a gerbé son repas en direct. Véridique.

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Gatsby le magnifique

La belle et célèbre histoire de F. S. Fitzgerald est, dans cette adaptation au cinéma, emballée dans un papier cadeau plus moche qu’un papier peint de grand-mère. Gatsby est un cadeau de décoration, une coquille vide.

En 1922, lorsque Nick Carraway, agent de change, s’installe à Long Island, il se lie d’amitié à son voisin, Jay Gatsby, un milliardaire énigmatique hôte des plus grandes et extravagantes fêtes de New York. Au coeur des mensonges et des amours de sa cousine, Daisy mariée à Tom Buchanan et des rêves de Jay Gatsby, Nick Carraway va être le témoin de péripéties romantiques, dramatiques et tragiques…

Il est 21h50 hier soir et je suis dans la file d’attente pour Gatsby le magnifique au MK2 de la Bibliothèque François Mitterand. En attendant la sortie du public de la séance de 20h, la masse s’entasse au premier étage tracé en serpentins. Dans mes mains, le roman de Francis Scott Fitzgerald. Je savoure les dix dernières pages du récit, jamais lu auparavant, avant de plonger dans la décadence de l’adaptation cinématographique qui m’attend. Parfaitement synchronisé, je termine ma lecture, les portes s’ouvrent, on s’installe, le film commence.

Gatsby est une magnifique histoire d’amour, d’espoir et de grandeur. Des sujets simples mais intemporels et universels. Maintes fois adapté au cinéma ou à la télévision, on retient particulièrement l’interprétation de Robert Redford en Gatsby dans le long-métrage de 1974, scénarisé par Francis Ford Coppala. Depuis la parution de texte en 1921, plusieurs se sont prêtés à l’exercice. Le dernier en date, celui auquel nous allons nous intéresser, s’appelle Baz Luhrmann.

Réalisateur adepte des adaptations ou fortes inspirations avec Moulin Rouge en 2001 et Romeo + Juliette en 1996, Baz (sacré prénom) a déjà trempé les pieds dans le genre. Alors, c’est pas toujours réussi et même parfois raté, admettons-le. Son cinéma est une fête, une orgie grandiloquente, incessante et provocante. Un style qui dépoussière les vieilles histoires en les inscrivant dans une logique contemporaine, disons-le, plus vendeuse. C’est avec une grande appréhension et beaucoup de réserve que je m’installe sur un des sièges rouge coquelicot de la salle mi éclairée.

Le résultat est à la hauteur d’une qualification de saut à perche, pas plus. Le film commence à une allure phénoménale, avec une hâte de puceau, sans jamais laisser à quiconque le temps de reprendre son souffle. Baz Luhrmann s’excite derrière sa caméra avec des zooms avant, zooms arrière à gerber. Le montage laisse à désirer, les images filent à l’allure d’un Speedy Gonzales. Ces vingt premières minutes de films devaient créer une tension et une attente à la découverte du visage de cet énigmatique Jay Gatsby. Première erreur. Un rythme lent, haché par la furie des soirées de Gatsby aurait accentué le mystère.

Gatsby le magnifique est porté par Leonardo DiCaprio juste, ne sombrant jamais dans la caricature de son personnage au double visage. Son sourire est aussi rassurant que Fitzgerald le décrit. Ses espoirs, animés par un rêve appartenant au passé, sont condamnés par le destin. Après avoir construit le plus beau des châteaux de cartes, la brise de la réalité fracasse la structure fragile, pourtant en apparence si solide. Cet effondrement omniprésent pendant tout le film est parfaitement retranscrit par un DiCaprio hésitant toujours sur le fil, toujours au bord du gouffre. Heureusement qu’il est là le beau blond parce-qu’il n’est pas aidé… Carrey Mulligan et Tobey Maguire sont diaphanes. Un échec particulièrement pour l’interprète de Daisy qui a autant de charisme qu’un taille-crayon.

Luhrmann est connu pour ses liftings modernes sur oeuvres anciennes. Mais la bande-son Jay-Z, Beyonce, Lana Del Rey et tout le reste, sans façon. Le livre respire la fièvre du jazz naissant de l’époque. Alors lorsqu’on entend des basses en fond sonore quand les personnages sont éloignés de la fête, on s’amuse de l’anachronisme ridicule.

Je mentionne rapidement le magnifique décor vert, so kitsch, en fin de film, à mourir de rire.

Le plus gros défaut réside dans la mise en scène. La stylisation de chaque scène et de chaque personnage laisse peu de place aux émotions. Au final, l’histoire de Gatsby, malgré toute la splendeur artificielle de son environnement, se résume à une simple histoire d’amour révolue. Baz Luhrmann traduit ce message mais dans la mauvaise langue et la forme finit par bouffer le fond.

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