Breaking Bad

Breaking Bad nous expose la vie de Walter White, père de famille bien rangé, en situation financière difficile et simple professeur de chimie au lycée communal malgré son génie intellectuel. Apprenant qu’il est atteint d’un cancer et qu’il ne lui reste que quelques mois à vivre, il décide de se lancer dans la production et la vente de méthamphétamines pour subvenir aux besoins de sa famille après sa mort.

La critique de série est un exercice auquel je débute. Jusqu’à présent, elle constituait une triste rubrique de ce blog sans jamais être alimentée. La tâche est difficile puisqu’il faut synthétiser plusieurs saisons en un condensé de quelques paragraphes. Breaking Bad compte actuellement 53 épisodes d’environ 47 minutes, ce qui équivaut à 2491 minutes, soit plus de 41 heures de visionnage. Beaucoup d’encre a coulé à propos de cette série. Je ne retranscrirai pas des résumés détaillés des intrigues de chaque saison, d’autres le font mieux que moi depuis bien longtemps. Mon but ici est de mettre à plat mon ressenti global sur le fer de lance du monde des séries télévisuelles.

Living the thug life

Nous sommes tous destinés à un chemin tout tracé, du moins dans les grandes lignes. Ne me sortez pas un carpe diem sous prétexte que vous voyagez beaucoup, que vous sortez, buvez et fumez le soir sans penser au lendemain et que vous ne savez pas ce que vous allez faire après vos études. Soyons sérieux et parlons vrai. Nous avons nos rebondissements et nos péripéties, mais rien d’aussi radical et excitant que Walter White.

Si l’intrigue de la série passionne autant, c’est parce qu’elle représente un symbole de libération individuelle, une émancipation de l’oppression collective. Nous avons tous rêvé de péter un plomb et tout envoyer valser, mais nous ne le faisons pas, ou bien à moitié. Il existe au niveau personnel des barrières psychologiques et morales qui nous régulent et nous limitent dans notre prise d’initiatives. Au niveau organisationnel, gouvernements, amis, familles, médias, finance et travail nous encadrent et nous cloisonnent. Cette tendance récente à l’étouffement social se confronte avec un désir d’épanouissement personnel. Le paradoxe est le suivant : notre hédonisme est contrôlé.

L’écart entre ce que nous voulons et ce que nous pouvons s’est creusé pour devenir un trou plus grand que la fosse des Mariannes. L’homme méprise l’idée qu’un désir lui échappe et serait prêt à beaucoup pour l’atteindre. Breaking Bad illustre ce paradoxe. Cette série relâche une frustration caverneuse terrée au fin fond de chacun de nous. Une fois libéré, le cri purgatif fait écho pour s’amplifier et se renforcer.

Entreprendre une carrière de baron de la drogue est pour le talentueux chimiste Walter White, le plus grand pied de nez à la société. Walter mène une vie modeste, monotone et taciturne. Alors lorsqu’il apprend être condamné, sa vision du monde change radicalement. Au lieu de se baigner dans la douce et agréable pénitence, il signe dans la piraterie et le banditisme où le péché est maitre. Il troque ses copies d’élèves contre un flingue, sa lâcheté contre une fierté, son échec contre un empire. On l’a pointé du doigt en lui riant au nez, désormais on le craindra. En réalité, Walter White se lance dans la drogue dure par vengeance, pour prouver l’étendue de son génie. Subvenir aux besoins de sa famille n’est qu’une excuse bidon, un prétexte.

La mort est la seule chose permanente dans la vie d’un homme. Omniprésente, invisible et imprévisible, elle maintient l’ordre humain par sa terreur. À partir du moment où nous pouvons la matérialiser et prévoir l’heure de son jugement, nous nous défaisons de son emprise. La réaction d’un condamné n’est que le résultat de l’état de santé de la société dans laquelle il vit. Walter White a bouffé de la fiente toute sa vie, il ne fait que la recracher au monde.

Feuilleton de thug-réalité

Passer d’un homme bien rangé à un dealer sans scrupules n’est pas automatique. Dans un film de gangsters, l’ascension et la chute d’un thug doit tenir en deux heures trente. Difficile donc de traduire tous les aspects du genre. La narration sublime le genre, mais survole souvent la réalité quotidienne du métier. Pourtant inconditionnel fan de la trilogie du Parrain, je ne retrouve pas la même immersion palpitante que je ressens dans Breaking Bad ou dans les Sopranos.

Alors que la série arrivera à son terme avec une sixième et ultime saison en août, toutes les facettes du genre auront été abordées en profondeur : le lancement, l’ascension, la maturité et la chute. L’écriture est parfaite, le rythme est constant. Le format télévisuel a par définition l’avantage de poser l’intrigue. Mais il peut (et très souvent il le fait) endormir le téléspectateur. La qualité première d’une série TV est sa cohérence. Une manière d’évaluer rapidement votre série TV préférée est de résumer chaque saison en une seule phrase. Si le paragraphe a autant de sens qu’un film de Quentin Dupieux, c’est que la saison manque d’homogénéité.

Breaking Bad commence avec un manichéisme évident. Cet innocent prof de chimie tout gentil débarquant dans un monde de danger et de vice. Au fil des épisodes, Walter voit la distinction bien-mal s’entremêler, malgré lui, malgré nous. Nous goûtons le vice en même temps que Walter le découvre. Nous savons tous qu’un trafiquant de drogue ne peut faire carrière. Qu’inévitablement, il chute se fera attraper, enfermer ou tuer. Le candide Walter White le sait aussi, mais il continue son périple tout de même. « Encore un peu, une dernière fois et puis c’est fini » comme ils disent. En somme, Breaking Bad se consomme telle une drogue où chaque fin d’épisode stimule un besoin pour le suivant. Devenir addict à une série traitant de l’addiction d’un homme à un marché d’addicts, voilà le véritable et authentique coup de maitre des showrunners de la série.

Rendez-vous dans un mois pour découvrir le verdict fatidique du cancéreux quinquagénaire Heisenberg.

 

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