Gravity

Tout le monde en parle comme l’événement cinéma de cette année. Critiques et spectateurs sont (quasi) unanimes sur son ampleur. Ils ont raison, Gravity est surement ce que vous verrez de mieux cette année.

Ryan Stone (Sandra Bullock), spécialiste en ingénierie médicale effectue sa première mission spatiale avec Matt Kowalsky (George Clooney), astronaute expérimenté sur le point de prendre sa retraite. Alors que l’opération cosmique se déroule comme prévu, une brusque pluie de débris de satellites s’abat sur la navette et condamne les deux astronautes à errer dans l’espace, seuls et livrés à eux-mêmes.

L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat, Naissance d’une Nation, Le Cuirassé Potemkine, Les Temps Modernes, Le Chanteur de Jazz, Casablanca, Autant en Emporte le Vent, Le Parrain, La Guerre des Étoiles, 2001 Odyssée de l’Espace, Avatar… La liste longue et subjective des films ayant marqué le cinéma risque d’accueillir un petit nouveau.

Le progrès technologique est une chose. Le progrès technologique au service d’une narration en est une autre. Le son synchronisé, la couleur, le deep focus, le widescreen, la 3D, toutes ces technologies ne sont que des gadgets si la matière brute, l’image, en pâtit plus que d’en bénéficier. Par exemple quand le widescreen est apparu, beaucoup de réalisateurs habitués à tourner en 1:33.1 se sont retrouvés désorientés par le nouveau standard. Ne parlons même pas du nombre de détritus sortant dans nos salles toutes les semaines tartinant généreusement leurs films de 3D pour y donner plus de goût. Établir une nouvelle norme ne tient pas que d’une prouesse technologique. Alfonso Cuarón consolide cet argument.

Alors même qu’il n’est pas encore sorti en France, Gravity fait parler de lui de par sa technique bien novatrice. En effet, afin de reproduire l’absence de gravité de l’espace, une technologie nommée « Light Box » a été inventée. Il s’agissait d’un cube rempli de lampes LED, de caméras robotisées contrôlées à distance et de systèmes télécommandés afin de simuler les effets de rotation des personnages ainsi que les mouvements latéraux, horizontaux et obliques, brusques et lents de la caméra. L’impressionnant engin ressemblait à ceci :

La grande maniabilité opérationnelle offre à Cuarón des possibilités quasi illimitées qu’il s’est empressé de saisir. Cependant, la large marge de manœuvre devait servir le discours de l’histoire, ne pas devenir de la poudre aux yeux. Quoi de mieux qu’un film se déroulant dans l’espace, où la gravité est nulle ? Une technologie si impressionnante aux portes de l’irréel se retrouve domptée par un contexte scénaristique éclatant de réalité. Car en somme, Gravity n’est pas un film de science-fiction. Non, c’est un film réaliste, où le contenu dirige la forme et où la caméra se transforme en personnage.

Scopophilie spatiale

Il est tout de même ironique et paradoxal de se sentir autant oppressé que dans l’espace. Et portant l’effet général est bien celui-ci. Si vous allez le voir la semaine prochaine à sa sortie, vous allez acheter un ticket, vous asseoir sur un siège et regarder quelques publicités et bandes-annonces. La lumière s’éteindra, le noir complet éclairera le vide, le bruit se dissipera et le film commencera. Et boom. Vous voilà propulsez à des milliers de kilomètres de votre salle de cinéma, en plein milieu de nulle part, en gravité autour de la Terre. Vous aurez l’impression d’avoir effectué le voyage spatial en un millième de seconde, propulsés tels des astronautes de la NASA. Ce premier plan est d’une puissance monstre. Il assure une transition parfaite entre le monde réel de votre quotidien et la virtualité d’un film. Pas un seul bruit pendant une bonne dizaine de secondes, pas un mouvement, rien ne se passe. Vous y êtes, là-bas en haut, et votre cœur s’emballe. L’idéal du Moi vient de prendre le dessus sur votre Moi. C’est terrifiant, mais excitant.

Hitchcock disait que les scènes les plus terrifiantes étaient les plus silencieuses. Gravity ne va pas à contre-courant de l’affirmation du célèbre cinéaste britannique. C’est à s’en demander si la bande-son de Steven Price était réellement nécessaire ? Les sons de mouvement, de respiration, de chocs d’objets et les dialogues auraient surement suffi.

Ce fameux plan-séquence

Cuarón a un penchant pour les plans-séquences. Il y en avait deux dans Les Fils de l’Homme, ici il y en aura un d’une bonne dizaine de minutes. Ses fonctions sont contextuelles et narratives. Tout d’abord, il permet de saisir toute la versatilité de ce lieu insolite. Qui dit absence de gravité dit annulation des règles de plans habituelles. Ces règles sont bonnes sur Terre, et nous n’y sommes pas. De plus, il accentue le style réaliste voulu par le réalisateur. Quoi de plus immersif qu’un plan unique, sans coupures, flottant, grossissant, réduisant et tournant à son gré ? Le plan-séquence nous donne une première approche émotionnelle des personnages. La caméra est calme dans ses mouvements et traditionnelle dans son angle de prise de vue lorsqu’elle cadre la néophyte spatiale Ryan Stone. Elle est rapide et mouvante lorsqu’elle cadre l’enjoué et bon vivant Matt Kowalsky. La caméra réagit ici comme un miroir, elle traduit de manière symbolique l’empreinte émotionnelle des protagonistes. Enfin, dernière fonction plus banale, mais tout de même notable, la caméra dicte le rythme par l’accélération de son mouvement, remplaçant la rapidité de montage des plans, ici hors contexte. Le plan-séquence de Gravity est techniquement impressionnant, mais narrativement cohérent.

Une allégorie de la vie

La narration, voilà la deuxième prouesse du film. Tenir en haleine une audience pendant une heure trente sur une histoire d’astronautes perdus dans l’espace était un véritable défi à relever. Au final, l’histoire et simple, le contexte est simple et il y a peu de personnages. Cuarón et son propre fils s’étant chargés du scénario se sont retrouvés avec très peu de bruit parasite. Un décor épuré, mais esthétique leur laisse la place d’installer un monde dense de comparaisons figuratives. Gravity avant d’être un film de « fiction spéculative » comme le dit son réalisateur, est l’histoire d’une renaissance humaine.

Ryan Stone a perdu son jeune enfant il y a quelques années et depuis elle se tue au travail, à la limite de l’aliénation pour combler son manque. C’est une femme brisée et morte à l’intérieur. Ce qui reste de vie dans cette femme part en mission spatiale qui va se transformer en mission de survie. La Terre est synonyme de vie dans cet environnement chaotique. Le film le dit d’ailleurs dans son texte de début : « Dans l’Espace,la vie est impossible ». Gaïa, autre nom donné à la Terre, est dans la mythologie grecque la « Déesse Mère », la créatrice originelle. Quoi de plus parlant que le contraste des couleurs et ce qu’il signifie entre l’Espace et la Terre. Élément redondant, la planète bleue reviendra dans l’essentiel des plans du film afin de nous rappeler le désir vital qu’elle représente. Ryan Stone, l’ombre d’elle-même va devoir renaître grâce à Gaïa.

Sa situation critique est une allégorie de son deuil maternel. Reliée avec un câble à la navette spatiale ou à l’astronaute Matt Kowalsky, elle va devoir couper le cordon qu’elle n’a jamais fait avec sa fille décédée et aller de l’avant si elle veut continuer à vivre. L’un des plans les plus évocateurs sera celui de sa position fœtale, véritable métaphore de sa renaissance. Le plan final renforce quant à lui l’interprétation que je viens de faire tout au long de cette critique. N’en disons pas plus !

Si 2001 l’Odyssée de l’Espace était jusque-là la référence, il partage désormais le siège avec Gravity de Alfonso Cuarón. Et vous n’avez pas fini d’en entendre parler.